lundi 27 mars 2017

Accepter

Ce soir, une nouvelle lumière vient de se faire jour.
Ce soir, j'ai eu un cours sur la maladie que l'on m'a diagnostiqué il y a plus de deux ans maintenant.
Comme à chaque fois que nous avons un cours sur le sujet, j'écoute de manière distanciée. 
On parle de moi, et pourtant ce n'est pas de moi. Ca parle de trucs que j'ai vécus, d'états que j'ai traversés.

Ce soir, il y a  eu un éclairage nouveau, une nouvelle donnée. 
Il était question de place de sujet, d'une perte de place de sujet pendant ces crises. 
Manie, mélancolie des soeurs jumelles qui viennent dire quelque chose à un moment donné, un moment toujours un peu particulier, celui où l'individualité disparaît, celui où l'être humain disparaît englouti par l'espace. Craintif de ne plus être, il passe dans le non-être. 
Il y a effectivement des éléments qui se recollent différemment à la lumière de cet éclairage ci.

Plusieurs fois j'ai perdu ma place, une place qui avait fait que ça tenait, que l'être humain que je suis existait, et puis des événements particuliers, des événements de vie, des situations où l'être disparaît absorbé dans l'immensité. Le malade s'en défend comme il peut par le repli mutique pour les pires cas, les pires moments, les moments moins joyeux, les moments de vide abysal, et puis il y a d'autres moments où l'exaltation voudrait combler ce vide, alors tout s'accelère, tout prend sens, tout va vite, tout déborde.

Depuis des mois, je me débats contre ce diagnostic, différemment. En vérité je m'en débats depuis le premier jour. Il y a eu des phases.
Peut-être celle d'aujourd'hui n'en est qu'une autre. Celle où il est temps d'arrêter de lutter et juste d'accepter la vérité, d'accepter que ça a existé, d'accepter qu'il y a une fragilité.
C'est aussi accepter le constat de cet intervalle de normothymie, intervalle durant lequel le patient est stabilisé. Je suis stabilisé depuis deux ans presque pile. J'ai une vie sociale, une vie professionnelle, une vie sentimentale. J'ai retrouvé une posture de sujet, d'être humain, j'ai une place, un chez moi refuge et replis où peu, très peu de personnes sont autorisées, conviées, invitées.

L'autre éclairage de ce soir porte sur ce point-là, sur ces moments de normothymie. Lacan parlait de saintôme; ces phases où le sujet redevient sujet et où par son génie créateur, par ses intérêts, il existe à nouveau.
Ce qui m'a fait drôle, c'est de me retrouver aussi dans cette description. L'intervenant parlait de pouvoir créateur. Il expliquait avoir une patiente qui sublimait la maladie dans son attrait pour l'art, pour les expositions, pour le beau. Sourire. Je peins, la peinture m'a d'ailleurs énormement aidé à la sorti des épisodes. J'écris, cette écriture salvatrice qui permet de me raconter, raconter ce que je vis en tant qu'être humain, en tant que sujet, ce terme clé. Il parlait aussi d'un débordement d'activités. Là aussi encore un petit sourire : j'ai repris ces derniers temps à mon compte d'autres activités qui m'ont aidé, la couture notamment, prendre soin de mon corps aussi. Toutes ces choses qui font mon équilibre, ma stabilité. 

Malgré tout ça, je suis prise d'une trouille féroce, d'une angoisse qui monte qui monte comme une vilaine bestiole. J'ai peur du risque, car finalement accepter ce diagnostic, arrêter d'aller contre, arrêter de s'y opposer c'est finalement accepter que ça puisse être à nouveau, accepter que peut-être il y aura une rechute un jour. Rien ne peut me garantir que ça ne reviendra pas, tout comme il est possible que cela ne reviennent pas, qu'il n'y ait pas de nouvelle décompensation de mon être, de nouvelle perte dans l'immensité.

Ce cours ce soir... et puis un projet qui est en cours : partir en vacances. Une chose banale, et pourtant... cela réveille chez moi la peur, celle de me perdre à nouveau dans l'immensité du vaste monde. Hier, j'ai fait des recherches pour ce projet, des billets de train, un hôtel, des activités. J'étais toute contente de me dire que j'allais partager cela avec l'homme qui en ce moment partage ma vie, qui ne sait rien de toute cette part de moi, ma part d'obscurité. J'ai envie de la garder silencieuse et secrète. Ne rien dire. Cette maladie, elle est de ma responsabilité. Les expériences passées m'ont appris qu'il valait mieux que je la porte seule. 

Donc j'ai peur, j'ai une bouffée d'angoisse même. J'ai peur que ça déraille. 
Alors j'essaie de me rassurer : à présent je connais le monstre qui se cache dans l'ombre, je sais de quoi il se nourrit, je sais donc comment l'affamer. J'en connais la forme pré-natale si je puis dire. Je saurai quoi faire : dormir, limiter les stimulations, rester enfermée. Je saurai quel médicament prendre pour aider le monstre a retourner dans l'ombre.
Cette peur est saine même si elle est désagréable à vivre. C'est mon garde-fou.

Ce week-end, j'ai vu ma mère, elle m'a parlé de sa crainte concernant l'arrêt du traitement. Je lui ai dit que je n'y étais pas prête, pas encore. Je pense qu'il me faut ajouter des nombres au compteur de la normothymie. 
Le voyage, ces vacances, cette chose banale, ravive la crainte de perdre ce lieu essentiel qui fait que je suis stable : ce chez-moi. Je peux me faire une place dans un endroit, surtout pour une courte durée. Je l'ai déjà fait, seule, accompagnée, tout s'est toujours bien passé. 
C'est un risque, c'est une histoire de risque et d'acceptation.
Je vais laisser tout cela décanter. 
Mais je crois qu'il est temps d'accepter sans me laisser écrassée par le poids de l'étiquette, elle ne fait pas mon entierté.
Je suis une femme bien, vivante et bien vivante, épanouie, surprenante, vive. Et surtout je m'aime, cette maladie est une part de moi, une part qui me rend surement plus humaine...

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