Julie regardait d'un oeil vide la page blanche de son carnet où d'habitude elle prenait tant de plaisir à raconter ses impressions de la journée comme pour la fixer dans sa mémoire. Elle revoyait son amie avec laquelle elle avait dîner lui dire avec un aplomb tout sauf certain : "non mais je vais bien." toute en retenant fièrement les larmes dans l'orbite oculaire.
Cela la ramenait à ce qu'elle même disait parfois : "je vais toujours bien". Elle avait eu le coeur fendu de voir la détresse de son amie, et l'energie qu'elle s'évertuait à dépenser pour mettre à distance, contenir et enfermer cette détresse qui pourtant marquait ses traits et rongeait son coeur.
Elle jeta en vrac quelques mots sur les pages blanches :
A être trop discret on finit par se laisser disparaître.
A minimiser son mal-être on finit par être massivement engloutie
A lutter comme un lion on finit par s'épuiser telle la proie.
Je vois trop de gens souffrir en silence, surtout rester silencieux et ne pas faire de bruit, de pas montrer et surtout ne pas le dire. Il paraît même que ce montrer vulnérable est d'une impudeur éhonté.
Ce mot-là : impudeur raisonnait à ses oreilles. Et l'insuportait. Elle écrivit :
Est-il impudique de dire la vérité ?
Est-il impudique d'être soi-même ?
Est-il impudique de sentir ses mouvements internes et en faire part pour se soulager?
Est-il impudique d'être vulnérable ?
Peut-être est-ce trop humain, peut-être est-ce trop universelle! Peut-être celui qui dit, qui montre, qui assume ses forces comme ses faiblesses, peut-être celui-là dérange le jeu des dupes.
Je suis en colère parce que je ne supporte plus de voir les gens que j'aime avoir mal et le nier. J'en connais trop le prix.
Personnellement j'en ai appris qu'il n'y a rien à perdre à être vulnérable, mais plutôt tout à gagner.
Et à ceux qui juge "l'impudeur" j'ai envie de dire...
Elle laissa ses mots se suspendre sur la feuille comme dans les airs. Qu'avait-elle envie de dire aux juges moraux ceux qui s'autorisaenit le droit de juger, d'accuser ce qui était impudique. Un mouvement de compassion se saisie d'elle: ces juges n'étaient-ils pas ces personnes qui étaient les plus effrayées par la faiblesse humaine, leur faiblesse... Le poids du conditionnement, le poids des conventions sociales étaient si massif, si bien assimilé par les surmois contrôlant humains qu'il était devenu impossible voire inconvenable d'exprimer de quelque manière que ce soit une once de faiblesse et encore moins de vulnérabilité. Il y avait tous ces rôles à tenir et aucun espace de liberté pour être soi : juste un humain en proie parfois aux doutes, et souvent à la détresse, mais ça il ne fallait surtout pas le montrer. Porte ton masque et souri! se dit-elle en souriant.
Elle ne comprenait plus ce qui l'avait poussée elle-même comme les autres à porter ce masque, aujourd'hui qu'elle n'en supportait plus aucun. Subitement les souvenirs revirent : la peur d'être vue, mais surtout la peur que derrière le masque il n'y ait rien. Ce qui la conduisait à se poser éternellement une question qui en était devenu un leitmotiv : qui suis-je? Elle savait que d'autres de ses amies se posaient la même question pour l'avoir lu entre les lignes d'un triste mail qui s'excusait presque d'être. Un mouvement de colère jaillit de son coeur. Au nom de quoi serait-il inapproprié d'exprimer ce que l'on ressent, de dire que l'on est perdue, d'admettre juste que le jeu n'a pas de sens. Elle s'en moquait de l'impudeur, elle y voyait bien plus le courage et la force d'admettre son humanité en toute humilité.
Quel beau texte !
RépondreSupprimerA propos de l'impudeur, j'ai compris très récemment pourquoi je ne pouvais garder l'intime intime. C'est parce que je ne veux jamais être à nouveau cette petite fille toute seule au milieu de la violence au sein de l'intimité. Alors j'exhibe tout et surtout mes douleurs, que personne ne puissent plus jamais prétendre "mais je ne savais pas" pour se justifier de ne pas m'avoir protégée, pour se justifier de m'avoir abandonnée. J'ai découvert sur le chemin de mon impudeur, l'universalité de l'intime, et ce sentiment de faire partie des humains, tous frères, tous différents. J'avais au moins besoin de ça pour rompre ma solitude ;-)
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RépondreSupprimerFinalement l'impudeur ne tue pas l'intimité. Des mots magnifiques! tout comme ceux de Luce qui me rappellent que je me suis souvent retrouvée confidente de personnes autour de moi qui plaçaient leur confiance et leur intimité dans mon silence et ma discrétion. Difficile parfois de gérer le fait de ne pas pouvoir dire justement "je ne savais pas". C'est souvent lourd à porter mais c'est aussi une formidable marque de confiance qui m'a toujours touchée venant des gens les plus inattendus, les plus secrets. Je n'aime pas voir les gens souffrir. Je me suis aperçue avec le temps que je suis très réceptive aux "ondes de chagrin" et j'ai toujours envie de faire ce que je peux pour soulager certains même si ce n'est pas toujours possible. Merci pour ce joli texte!
RépondreSupprimerMerci pour ces beaux commentaires qui me donnent envie de reprendre l'écriture systématique! Ouais écrire un peu plus quoi! C'est beau ce que dit Luce : "J'ai découvert sur le chemin de mon impudeur, l'universalité de l'intime, et ce sentiment de faire partie des humains". J'aime beaucoup et c'est si vrai l'universalité de l'intime! Je prône l'universalité de l'impudeur, ou juste le courage de ne pas se laisser couler en silence...
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